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Le blog de Kincaid

Sorcière pour l'échafaud de Kim Harrison

24 Juillet 2009, 21:35pm

Publié par Kincaid



Résumé :
"Sexy, chasseuse et... sorcière ! Rachel Morgan est une jeune trentenaire comme les autres... mais il ne faut pas se fier aux apparences : c'est une sorcière ! Elle a mis ses sortilèges au service des flics de Cincinnati car vampires, garous, fées et autres créatures de la nuit ont fait leur coming out ! Mais tout ça, c'est fini. Après sept ans passés à traquer les criminels qui se cachent parmi les êtres magiques, Rachel Morgan démissionne et lance sa propre agence. Le seul problème, c'est que personne n'est censé quitter cette police très spéciale, et Rachel se retrouve illico traquée par des tueurs munis d'un bel assortiment de malédictions bien vicieuses. Le seul moyen de s'en sortir ? S'associer avec une vampire envoûtante et pour le moins inquiétante... et faire tomber le baron de la drogue local. Mais question danger, c'est passer de Charybde en Scylla..."

Mon avis :
Voici le premier tome des aventures d'une sorcière hors normes, Rachel Morgan !! Un livre qui se classe dans le genre Bit -lit qui connait des échos très favorables en France et qui est parfaitement servi par les éditions Bragelonne et milady.
Revenons à notre roman!! il met en sène un monde totalement différent du nôtre : en effet, humains et créatures surnaturelles vivent ensemble à la suite d'une tragédie appelée le Tournant et qui a failli détruire toute la race humaine : il s'agit d'un virus très virulent qui était véhiculé par les tomates mais les Outre( = créatures surnaturelles) y étaient insensible.
C'est ce qu'il faut comprendre, dès le début pour pouvoir saisir les inimitiés qui existent entre humains et sorcières par exemple.
Notre héroïnes travaillent comme coureuses dans une agence, sorte de détective, jusqu'au jour où elle décide de démissionner avec une de ses collègues vampires, Ivy et Jenks, sorte de fée clochette miniature et de sexe masculin.
S'ensuit d'énormes problèmes, car l'agence où ils bossaient tous les trois n'est pas du genre à accepter les démissions et envoient des tueurs à gage pour les éliminer.
Loin de se laisser aller à la panique, ils décident de monter leur propre cabinet de détective dans une vieille église: c'est là que commence les péripéties de notre héroïnes. 
Le récit est narré à la première personne du point de vue de l'héroïne, coutume très habituelle, sauf que Kim Harrison a le talent pour parsemer les réflexions de l'héroïne d'humour cynique et irrésistible, ce qui apporte une touche supplémentaire au ton du récit. Les problèmes s'enchainent pour Rachel qui peut heureusement compter sur sa partenaire Ivy. Leur relation est très troublante et ambigüe et son évolution sera à coup sur à suivre dans les prochains tomes.
Un roman sympathique et bourré d'humour, parfois un  tantinet cynique mais tellement bien écrit qu'on se laisse porter par cette sorcière aux cheveux roux et aux tempéraments de feu.  

Note :
et parce que je suis sympas, je vous fais découvrir le premier chapitre :
Chapitre premier

J’essayais de passer inaperçue, dissimulée sous l’auvent d’une boutique désaffectée, en face du Sang et la Bière. Tout ça est pathétique, pensai-je en contemplant la rue presque déserte, vidée par la pluie battante. Je tirai sur la ceinture de mon pantalon de cuir noir pour le remettre en place.
Je valais mieux que ça.
Mon boulot, c’est de mettre en taule les sorcières et sorciers qui pratiquent la magie noire sans licence. Il faut une sorcière pour en arrêter une ou un autre. Mais cette semaine, les rues étaient plus calmes que d’habitude. Notre convention annuelle se tenait sur la côte Ouest et toutes celles et ceux qui le pouvaient y étaient. Mais moi, j’étais le bec et les pieds dans l’eau, plantée sur cette surveillance de merde. Tout ça pour une enquête de routine. La faute à pas de chance. Un aléa du Tournant.
Tu te moques de qui ?
Je remontai la lanière de mon sac sur mon épaule. Depuis plus d’un mois, je n’avais pas été envoyée attraper un sorcier, qu’il soit sans licence, blanc, noir ou n’importe quoi. Faut dire que coffrer le fils du maire pour lycanthropie aggravée en dehors d’une pleine lune n’avait pas été une bonne idée.
Une grosse conduite intérieure tourna le coin de la rue. Elle était noire et brillante dans la lumière tremblante des lampadaires au mercure. C’était la troisième fois qu’elle faisait le tour du pâté de maisons. Elle ralentit en approchant. Je fis une grimace.
— Bon dieu, il me faudrait une meilleure planque.
— Il doit penser que t’es une pute, murmura mon coéquipier à mon oreille.
Il se foutait de moi.
— Je te l’ai déjà dit, Rachel, ce débardeur rouge craint vraiment.
— Écrase, Jenks. Et à toi, on t’a déjà dit que t’avais une haleine de chauve-souris bourrée ?
J’avais murmuré ça en bougeant à peine les lèvres. Cette nuit, mon renfort était vraiment très près, perché sur ma boucle d’oreille. Un grand machin qui se balançait. La boucle d’oreille, pas le pixie. Jenks était un petit péteux prétentieux, insupportable et doté d’une humeur de chien. Mais il savait de quel côté du jardin se trouvait son nectar. En fait, depuis le coup de la grenouille, on ne me laissait plus sortir qu’avec un pixie comme équipier. Pourtant, j’aurais juré que les lutins étaient trop grands pour tenir dans la bouche d’une grenouille.
J’ondulai jusqu’au bord du trottoir. La voiture s’arrêta dans un chuintement humide. La vitre électrique teintée s’abaissa avec un ronronnement gracieux. Je me penchai avec mon plus beau sourire et montrai ma plaque. Le sourire de m’sieur Sourcil Égrillard s’évanouit et son visage vira au gris cendreux. La voiture redémarra avec un bruit de gomme vraiment déchirant.
— Pauvre taré de diurne !
Non, j’avais tort. Pas besoin d’être méprisante. C’était un norme, un humain. Même objectivement justifiés, les termes de « diurne », de « rangé », de « déclassé », de « seconde zone », et, mon favori, de « casse-croûte » étaient politiquement incorrects. Mais s’il continuait à essayer de lever n’importe quoi dans le Cloaque, on pouvait préparer le cercueil.
Il ne ralentit même pas au feu rouge, s’enfuyant sous les quolibets des putes que j’avais forcées à changer de place au coucher du soleil. Elles ne m’avaient pas spécialement à la bonne et se tenaient bien en évidence au carrefour suivant. Je leur fis un petit signe de la main. La plus grande me renvoya un doigt avant de tourner le dos pour m’agiter son fessier, retouché par un charme. La pétasse et sa copine plutôt grassouillette parlaient fort en s’échangeant discrètement une cigarette. Ça ne sentait pas le tabac réglementaire. Mais cette nuit, ce n’est pas mon problème.
Je me renfonçai dans mon embrasure et me laissai aller contre la pierre froide de l’immeuble, contemplant les feux arrière qui s’éloignaient. Les sourcils froncés, je regardai mon reflet dans la vitrine. Pour une femme, j’étais plutôt grande, dans les un mètre soixante-quinze. Mais pas toute en jambes. Le contraire de l’arpenteuse de trottoir qui se tenait dans la flaque de lumière du réverbère le plus proche. Pas aussi maquillée non plus. Mais avec mes hanches étroites et ma poitrine quasiment plate, je ne pouvais pas rivaliser. Avant que je découvre les boutiques pour leprechauns, je me fournissais au rayon « premiers soutifs ». On n’y trouve pas grand-chose sans petits cœurs ou licornes.
Mes ancêtres avaient émigré pour ces bons vieux États-Unis d’Amérique dans les années 1800. Au fil des générations, les femmes de ma famille avaient gardé les cheveux roux et les yeux verts de notre Irlande natale. Un charme masque mes taches de rousseur. Mon père me l’avait offert pour mes treize ans. Il avait fait enchâsser la minuscule amulette dans un anneau. Je ne sors jamais sans le passer à mon petit doigt.
J’étouffai un soupir en remontant de nouveau mon sac sur mon épaule. Le pantalon de cuir, les bottes rouges et le débardeur avec ses bretelles spaghetti n’étaient pas si loin que ça de la panoplie pré-week-end que j’enfilais le vendredi, rien que pour énerver mon patron. Mais les mettre au coin d’une rue et de nuit…
— Merde, t’as raison, Jenks. Je fais vraiment pute.
Il se contenta de renifler. Je me forçai à ne pas réagir tout en me tournant de nouveau vers le pub. Le temps était trop pluvieux pour la clientèle de début de soirée. À part mon équipier et les filles un peu plus loin, la rue était toujours déserte. J’étais là depuis près d’une heure, et toujours aucun signe de ma cible. Autant attendre à l’intérieur, et passer pour une cliente plutôt que pour une proposition sur pattes. Après avoir pris une grande inspiration, je tirai une longue mèche de cheveux de mon chignon et pris le temps de l’arranger artistiquement pour qu’elle me balaie le visage. Je crachai mon chewing-gum, traversai la rue et entrai dans le pub. Le « tac-tac » de mes talons renvoyait un écho harmonieux au tintement des menottes pendues sur ma hanche. Les bracelets en acier ressemblaient à un accessoire de mauvais goût, mais ils étaient bien réels et avaient déjà beaucoup servi. Pour le travail, merci, pas pour ce à quoi vous pensez. Pas étonnant que m’sieur Sourcil Égrillard se soit arrêté.
On m’avait envoyée dans le Cloaque, sous la pluie, appréhender un leprechaun pour fraude fiscale. Difficile de descendre plus bas. Bon, c’est vrai, j’avais eu tort de mettre en cage ce chien d’aveugle la semaine dernière. Mais comment j’aurais pu deviner qu’il ne s’agissait pas d’un garou ? Il correspondait tout à fait au signalement qu’on m’avait donné.
Arrivée dans le bar, je laissai l’eau s’écouler de mes fringues tout en prenant note du caractère standard de la déco. De l’irlandais bas de gamme : les cornemuses ringardes accrochées aux murs, les affichettes pour la bière verte de la Saint-Patrick, les sièges en vinyle noir. Et une mini-estrade sur laquelle une future vedette était en train d’installer ses dulcimers et ses binious au milieu d’une forêt d’amplis. Il y avait aussi une vague odeur de Soufre de contrebande. Mes instincts de prédatrice se réveillèrent. L’odeur semblait avoir dans les trois jours, pas assez forte pour la suivre. Si je pouvais mettre la main sur le fournisseur, je ne serais plus sur la liste noire de mon patron. Il me confierait peut-être même une mission à la hauteur de mes talents.
— Hé, t’es la remplaçante de Tobby ?
La voix était basse, presque un grognement. Le Soufre oublié, je me retournai en battant des cils. Pour me trouver le nez sur un tee-shirt d’un vert agressif. Mes yeux remontèrent le long d’une poitrine gigantesque. Du matériel de videur. Sur le tee-shirt, ça s’appelait « Monty ». Probablement le diminutif de montagne.
— Qui ça ?
Je ronronnai carrément, tout en utilisant un bout de son tee-shirt pour essuyer la pluie sur ce que j’appelle généreusement mes seins. Il n’eut aucune réaction, de quoi déprimer.
— Tobby. La pute affectée par l’Administration. Elle a l’intention de revenir ?
De ma boucle d’oreille vint une toute petite voix. Je te l’avais dit.
Mon sourire se crispa.
— Pas au courant, articulai-je entre mes dents serrées. Suis pas une pute.
Il grogna à nouveau en considérant ma tenue. Je fouillai dans mon sac et lui collai ma plaque sous le nez. Si quelqu’un nous regardait, il se dirait qu’il vérifiait mon âge. Avec les sorts de dissimulation d’âge en vente libre, c’était obligatoire, tout comme l’amulette de contrôle de charmes qu’il portait autour du cou. Elle brillait d’un rouge ténu en réaction à la bague de mon petit doigt. Cela ne suffirait pas à l’inciter à me contrôler complètement et, pour le moment, tous les autres charmes stockés dans mon sac étaient inactifs. J’espérais bien ne pas en avoir besoin cette nuit.
— Sécurité de l’Outremonde. Je suis à la recherche d’un suspect, pas en train de harceler vos habitués. D’où le… euh… déguisement.
Il s’empara de ma carte et lut à haute voix, ses doigts épais lovés autour du morceau de plastique :
— Rachel Morgan, Agent du Service de Sécurité de l’Outre-monde. Z’êtes une Coureuse du SO ? (Ses yeux allaient de ma carte à mon visage, ses lèvres charnues fendues par un large sourire.) Z’aviez fait quoi à vos cheveux ? Croisé une lampe à souder ?
Je serrai les mâchoires. Ma photo avait trois ans. Ce n’était pas une lampe à souder, mais une blague débile, une sorte de bizutage avant mon accession officielle au statut de Coureuse. Vraiment très drôle.
Le pixie s’envola de ma boucle d’oreille, qui oscilla sous son élan. En passant, il jeta un regard en coin à ma carte.
— À votre place, je surveillerais mes paroles. Le dernier balourd qui a rigolé en voyant sa photo a passé la nuit aux urgences, avec un parapluie à cocktail coincé dans une narine.
J’eus une bouffée de chaleur.
— Et tu es au courant.
Je récupérai ma carte et l’enfonçai rageusement dans mon sac.
— Tout le service est au courant, rigola Jenks. Et aussi pour le coup où tu as essayé de mettre le grappin sur le garou qui avait un sort de démangeaison, et où tu l’as perdu dans les chiottes.
— T’as qu’à essayer d’attraper un garou la nuit juste avant la pleine lune sans te faire mordre, répliquai-je pour me défendre. Ce n’est pas aussi facile qu’il y paraît. J’ai dû utiliser une potion. Et ces trucs ne sont pas donnés.
— Et lorsque tu as rasé tous les passagers d’un bus ?
Il riait tellement que ses ailes de libellule étaient devenues rouges ; il commençait à en suffoquer. Avec ses habits de soie noire et son bandana pourpre, il avait l’air d’un Peter Pan miniature. Mais qui voulait se donner des airs de dur. Dix centimètres de problèmes et d’humeur inflammable.
— Ce n’était pas ma faute. Le conducteur est passé sur une bosse. Et quelqu’un avait détourné mes sorts. J’essayais de lui figer les pieds, et finalement, j’ai fait perdre tous leurs cheveux au chauffeur et aux trois premiers rangs de passagers.
Mais au moins, j’avais eu ma cible, même si j’avais dû consacrer mon salaire suivant aux notes de taxi. Jusqu’à ce que les conducteurs de bus m’acceptent de nouveau.
— Et la grenouille ? (Jenks voleta dans tous les sens lorsque le videur chercha à le toucher du doigt.) En fait, je suis le seul à avoir accepté de sortir avec toi ce soir. J’ai obtenu une prime de risque.
Il s’éleva de cinquante centimètres, comme soulevé par une grande fierté.
Monty n’était pas impressionné. J’étais horrifiée.
— Écoutez, tout ce que je souhaite, c’est m’asseoir au fond avec un verre, sans bruit et sans problème. (De la tête, j’indiquai la scène, où le post-ado était en train d’emmêler les câbles de ses amplis.) Et ça, ça commence quand ?
Le videur haussa les épaules.
— C’est un nouveau. À vue de nez, il en a bien encore pour une heure…
Un ampli tomba de la scène. Il y eut un grand crash souligné par des applaudissements.
— … Peut-être deux.
Ignorant les hoquets de rire de Jenks, je me faufilai entre les tables vides pour gagner une rangée d’alcôves mal éclairées. Je m’installai dans celle qui était surmontée par une tête d’élan, m’enfonçant de dix centimètres dans un coussin trop flasque. Dès que j’ai récupéré ma cible, je me tire d’ici. C’était dégradant. J’étais au SO depuis trois ans – sept si on comptait mes quatre années d’internat – et je me retrouvais ici, à me taper un boulot tout juste digne d’un interne.
C’étaient les internes qui assuraient la sécurité au jour le jour dans Cincinnati et de l’autre côté de la rivière, dans sa banlieue affectueusement appelée le Cloaque. Le SO s’occupait de tout ce qui était surnaturel et que les normes du BFO – abréviation pour Bureau Fédéral de l’Outremonde – ne parvenaient pas à traiter. Les menus désordres dus à des sorts, les familiers coincés dans les arbres et autres étaient de la responsabilité des internes du SO. Mais bon Dieu, j’étais Coureuse certifiée. Je valais mieux que ça. J’avais fait mieux que ça.
C’était moi, toute seule, qui avais mis fin aux activités du cercle des sorcières noires, celles-ci ayant réussi à percer les sorts de sécurité du zoo de Cincinnati. Elles y dérobaient des singes et les revendaient à un laboratoire de biologie clandestin. Mais est-ce qu’on m’avait remerciée ? Même pas.
C’était encore moi qui avais compris que le taré qui déterrait les cadavres dans l’un des cimetières de la ville était responsable de l’épidémie de morts que connaissait le service de transplantation d’organes de l’un des hôpitaux humains. Tout le monde avait cru qu’il se procurait du matériel pour lancer des sorts, alors qu’il ensorcelait les organes pour leur donner une apparence de fraîcheur et les revendre rapidement au marché noir.
Et les vols aux distributeurs de billets qui avaient frappé toute la ville à Noël ? Il m’avait fallu six sorts simultanés pour ressembler à un homme, mais j’avais chopé la sorcière responsable. Elle utilisait un envoûtement d’amour et d’oubli pour dépouiller de naïfs humains. L’arrestation avait été particulièrement satisfaisante. Je l’avais poursuivie sur trois rues, et je n’avais pas eu le temps de lui jeter un sort lorsqu’elle s’était retournée pour me lancer ce qui aurait pu être un enchantement mortel. J’avais été dans mon droit en l’étendant d’un coup de pied dans la figure. Mieux encore, le BFO l’avait pistée pendant trois mois, alors que la trouver ne m’avait pris que deux jours. Je les avais fait passer pour des crétins. Mais est-ce qu’on m’avait remerciée, ne serait-ce que d’un : « Bon travail, Rachel ! » ? Est-ce qu’on m’avait ramenée en voiture jusqu’aux bureaux du SO ? Non, j’avais dû rentrer à pinces avec mon pied enflé.
Et depuis peu, on ne me confiait plus que les trucs sans importance : les confréries d’étudiants utilisant des sorts pour se brancher sur le câble ; les vols de familiers ; les sorts farceurs ; et – j’allais oublier mon favori – l’expulsion des trolls de sous les ponts et des égouts avant qu’ils aient bouffé tout le mortier. J’eus un frisson. Lamentable.
Jenks réussit à éviter mes gifles apathiques lorsqu’il revint se percher près de mon oreille. Qu’ils soient forcés de lui donner triple paie pour qu’il accepte de sortir avec moi n’augurait rien de bon.
Une serveuse toute vêtue de vert se précipita vers nous, dange-reu-sement guillerette à cette heure.
— Bonsoir ! nous lança-t-elle en montrant ses dents et ses fossettes. Je m’appelle Dottie. C’est moi qui vous servirai ce soir.
Tout sourires, elle plaça trois verres devant moi, un Bloody Mary, un Orange Blossom et un Shirley Temple. Vraiment cool.
— Merci, chérie, soupirai-je avec un air blasé. C’est de la part de qui ?
Elle roula des yeux vers le bar, essayant de se donner l’image de la sophistication lasse de tout, mais ne réussissant qu’à avoir la tronche d’une lycéenne à son premier bal. Me penchant pour regarder derrière sa taille mince et son mignon tablier, j’aperçus trois poivrots, le regard libidineux, le préservatif dans la poche. C’était un vieux rite. Vous acceptiez le verre et en conséquence l’invitation qui suivait. Un autre souci à évacuer pour Mlle Rachel. Ça semblait être des normes, mais on ne pouvait jamais être sûr.
Sentant que je n’allais pas poursuivre la conversation, Dottie se retira pour vaquer à ses occupations de barmaid.
— Jenks ! Sonde-les, s’il te plaît.
Il s’envola, les ailes roses d’excitation. Personne ne le vit se déplacer. La surveillance par pixie dans ce qu’elle a de plus classe.
Le pub était calme, mais comme il y avait deux serveurs derrière le bar, un vieil homme et une jeune femme, je me dis que la clientèle allait bientôt arriver. Le Sang et la Bière était un haut lieu de la vie nocturne. Les normes venaient y côtoyer ceux de l’Outremonde. Ils repartaient ensuite de l’autre côté de la rivière où ils n’avaient plus qu’à s’enfermer à double tour, bien au chaud derrière leurs fenêtres calfeutrées, tout émoustillés et se prenant pour des risque-tout. Et bien qu’un humain soit aussi repérable au milieu de gens de l’Outremonde qu’un bouton blanc sur le front d’une reine de beauté, un Outre peut aisément se fondre parmi des humains. C’est une règle de survie chèrement apprise bien avant Pasteur. D’où l’utilité d’envoyer Jenks. Les pixies et les autres êtres magiques peuvent renifler un Outre plus vite que je ne pourrai jamais le faire.
Je parcourus des yeux le bar à moitié désert. Sans conviction, jusqu’à ce que mon humeur maussade laisse place à un large sourire. J’avais repéré un visage familier. Ivy, une de mes collègues de bureau.
Ivy est un vampire, la star des Coureurs du SO. Nous nous étions connues plusieurs années auparavant, durant ma dernière année d’internat. Nous avions fait équipe pendant quelques mois sur des Courses semi-indépendantes. À l’époque, elle venait juste de signer comme Coureuse à plein-temps, ayant préféré faire six ans d’université et y passer ses diplômes, plutôt que de n’en faire que deux et quatre ans d’internat, comme moi. Quelqu’un avait dû se dire que nous associer serait une bonne blague.
Au début, travailler avec un vampire – vivant ou pas – m’avait fait faire dans ma culotte, jusqu’à ce que je me rende compte qu’elle n’était pas un vampire pratiquant, et qu’elle avait renoncé au sang. Nous étions aussi différentes qu’on pouvait l’être, mais ses forces étaient mes faiblesses. J’aurais bien voulu pouvoir dire que ses faiblesses étaient mes forces, mais Ivy n’avait aucune faiblesse. Mis à part sa tendance à supprimer la joie de toutes choses.
Nous n’avions travaillé ensemble que peu de temps. Et, malgré ma promotion chèrement acquise, Ivy était encore au-dessus de moi. Elle savait toujours dire le bon mot à la bonne personne au bon moment. Évidemment, qu’elle appartienne à la famille Tamwood n’était pas un handicap. Le nom était aussi vieux que Cincinnati. Elle était son dernier représentant vivant, c’est-à-dire ayant une âme et aussi vivante que moi. Elle avait été infectée par sa mère alors que celle-ci était encore en vie. Le virus s’était emparé d’Ivy dans le ventre maternel, lui donnant les deux mondes, celui des vivants et celui des morts.
Je lui fis signe et elle vint me rejoindre d’un pas nonchalant. Les poivrots du bar se donnèrent des coups de coude, se tournant pour la regarder d’un air admiratif. Elle leur jeta un regard méprisant. Je jure que j’en entendis un soupirer.
— Comment va ? demandai-je quand elle se glissa en face de moi.
Le coussin en vinyle couina. Elle s’installa confortablement en face de moi, les talons de ses immenses bottes sur la banquette, les genoux dépassant au-dessus du bord de la table. Elle faisait une demi-tête de plus que moi, mais elle affichait une sveltesse élégante alors que je paraissais juste grande. Ses traits légèrement orientaux lui donnaient un petit air énigmatique, me confortant dans l’idée que tous les top-modèles devaient être des vampires. Elle s’habillait aussi comme un top : jupe de cuir et chemisier de soie très sages, mais d’excellente facture, d’une marque pour vampires, et noirs bien évidemment. Sa chevelure était une vague noire et lisse, qui accentuait l’ovale de son visage et la pâleur de sa peau. Quoi qu’elle fasse de ses cheveux, ils lui conféraient une apparence exotique. Je pouvais passer des heures à m’occuper des miens, il en résultait toujours une sorte de masse rouge et frisottée. M’sieur Sourcil Égrillard ne se serait pas arrêté pour elle. Elle était trop classe.
— Salut, Rachel. Qu’est-ce que tu fais dans le Cloaque ? (Sa voix basse et mélodieuse coulait avec toutes les subtilités d’une rivière de soie grise.) Je croyais que tu étais partie attraper un cancer de la peau sur la côte. Denon t’en veut encore pour le chien ?
J’eus un haussement d’épaules penaud.
— Nan.
En fait, le patron avait failli péter une durite. J’avais été à deux doigts de me retrouver à passer le balai et à vider les corbeilles. Ivy appuya sa tête contre le mur dans un mouvement langoureux, déroulant toute la longueur de son cou. Il n’y avait pas une cicatrice. Elle voulut me consoler :
— Tu étais de bonne foi. N’importe qui aurait pu faire la même erreur.
N’importe qui, mais pas toi.
— Ouais ?
J’étais un peu amère. Je poussai le Bloody Mary vers elle. Ça fit tinter les charmes accrochés à mon poignet. J’effleurai mon trèfle en bois d’olivier.
— En tout cas, n’hésite pas à me tenir au courant si tu vois ma proie.
Ses longs doigts se refermèrent autour du verre, comme s’ils le caressaient. Ces mêmes doigts qui auraient pu me briser le poignet sans effort. Quand elle serait morte, elle pourrait le faire sans même y penser, mais elle était déjà bien plus forte que moi. La moitié du liquide rouge disparut entre ses lèvres.
— Depuis quand le SO s’intéresse-t-il aux leprechauns ? demanda-t-elle en contemplant mes amulettes.
— Depuis que le patron a des problèmes de digestion.
Elle haussa les épaules et tira de son chemisier le crucifix qu’elle portait au cou. Elle se mit à en mordiller un anneau d’un air provocant. Ses canines étaient pointues comme celles d’un chat, mais pas plus grandes que les miennes. Elle aurait droit à la version luxe quand elle serait morte. Je forçai mes yeux à se détourner, préférant fixer la croix de métal. Elle était aussi longue que ma main, en argent finement ouvragé. Elle s’était mise à la porter récemment, pour irriter sa mère. Elles ne s’entendaient pas vraiment.
Je tripotai la minuscule croix à mon propre poignet. Ça ne devait pas être évident d’avoir une mère morte-vivante. Je n’avais croisé qu’une poignée de vampires morts. Les très vieux restaient à l’écart, et les plus jeunes, s’ils n’apprenaient pas rapidement à le faire, avaient tendance à se prendre des pieux dans le cœur.
Les vampires morts n’avaient aucun sens moral. Ils étaient l’incarnation de l’instinct le plus sauvage. Pour eux, suivre les règles de la société était un jeu. Et les vieux vampires en connaissaient un bout sur les règles. La poursuite de leur existence reposait sur des règles dont la transgression impliquait la mort ou la douleur. La principale était bien sûr de ne pas s’exposer au soleil. Ils avaient également besoin de sang quotidiennement pour ne pas devenir fous. N’importe quel sang, humain bien sûr, pouvait faire l’affaire, et le prendre aux vivants était leur seul vrai plaisir. Ils étaient extraordinairement puissants et endurants, et guérissaient à une vitesse extraordinaire. On ne pouvait les détruire que par les méthodes traditionnelles, en les décapitant ou en leur enfonçant un pieu dans le cœur.
En échange de leur âme, l’immortalité leur était accordée. Mais c’était au prix de la perte de toute conscience. Les vieux vampires affirmaient que c’était ça, le meilleur : l’aptitude à satisfaire tous ses besoins charnels, sans éprouver aucune culpabilité quand quelqu’un mourait pour votre seul plaisir, ou en vous permettant de rester sain d’esprit un jour de plus.
Ivy avait à la fois le virus du vampirisme et son âme. Jusqu’à ce qu’elle meure et devienne une véritable morte-vivante, elle était coincée dans une sorte de territoire incertain. Elle n’était pas aussi puissante ou dangereuse qu’un vampire mort, mais sa capacité à marcher au soleil et à pratiquer sans douleur faisait l’envie de ses congénères.
Les anneaux métalliques de son collier cliquetèrent doucement contre ses quenottes à la blancheur d’ivoire. J’ignorai la sensualité de son geste avec une aisance née d’un long entraînement. Je la préférais quand le soleil était levé et qu’elle avait un meilleur contrôle sur ses attitudes de prédatrice sexuelle.
Mon pixie revint se poser sur le vase de fleurs artificielles rempli de mégots.
— Bon Dieu, s’exclama Ivy en lâchant sa croix. Un pixie ? Denon doit vraiment t’en vouloir.
Les ailes de Jenks se figèrent une seconde avant de disparaître de nouveau dans leur vrombissement habituel.
— Va te faire Tourner, Tamwood ! éructa-t-il. Tu crois que les fées sont les seules à avoir un nez ?
Je grimaçai lorsqu’il se laissa tomber sur ma boucle d’oreille.
— Rien que le meilleur pour Miss Rachel, dis-je sèchement.
Ce qui fit rire Ivy.
Les cheveux à la base de mon cou se hérissèrent. Je regrettais le prestige de faire équipe avec Ivy, mais elle me mettait toujours les nerfs en pelote.
— Je peux me tirer si tu penses que je vais gêner ta chasse.
Elle eut un geste gracieux de l’épaule.
— Non, fais à ton aise. J’ai une paire d’aiguilles coincées dans les toilettes. Je les ai pris en train de s’attaquer à des gibiers hors saison.
Le verre à la main, elle se glissa jusqu’au bout de la banquette et se leva en s’étirant lascivement. Un gémissement discret s’échappa de ses lèvres.
— Ils paraissent trop débiles pour avoir un sort de changement, poursuivit-elle. Et j’ai ma chouette dehors, au cas où. S’ils essaient de casser un carreau et de s’enfuir transformés en chauves-souris, elle va se régaler. J’attends juste qu’ils me fassent l’honneur de sortir. Si tu attrapes ta cible assez tôt, on pourrait peut-être partager un taxi pour rentrer ?
Elle avala une gorgée. Ses yeux marron me fixaient au-dessus du verre. L’intuition d’un danger me fit hocher la tête d’un air évasif. Un doigt nerveusement entortillé dans une mèche baladeuse de cheveux roux, je notai dans un coin de mon cerveau d’y regarder à deux fois avant de monter dans un taxi avec elle, surtout à cette heure de la nuit. Même si elle n’avait pas besoin de sang pour survivre, il était évident qu’elle avait encore du mal à s’en passer. Son vœu d’abstinence ne faisait pas tout.
Je perçus de vagues condoléances proférées du côté du bar au constat qu’il n’y avait plus que deux verres devant moi. Jenks était toujours dans une fureur volcanique. Je décidai d’essayer de le calmer avant qu’il arrache ma boucle d’oreille. Et l’oreille avec.
— Du calme, Jenks. J’aime bien qu’un pixie surveille mes arrières. Les fées ont beau avoir des ailes et tenir dans une poche, elles ne lèvent pas le petit doigt si leur syndicat n’a pas donné son accord.
— Ouais, toi aussi, tu as remarqué ça ? (Il avait craché les mots, et le vent généré par le mouvement permanent de ses ailes me chatouillait l’oreille.) Juste parce qu’il y a ce poème pourri, écrit avant le Tournant par un cul-terreux soûl comme une vache, elles pensent qu’elles valent mieux que nous. La publicité, Rachel. Tout se joue sur la publicité. Et ce n’est qu’une question de fric. Tu sais que les fées sont mieux payées que les pixies pour le même travail ?
— Jenks ? (Je l’interrompis en faisant voler mes cheveux autour de ma tête.) Ton rapport sur le bar ?
Mais il continua à me crier dans les oreilles.
— Et cette photo ! Tu l’as vue ? Celle où un ado humain s’impose dans la fête de leur fraternité sans y avoir été invité ? Ces fées tenaient une telle biture qu’elles ne se sont même pas rendu compte qu’elles dansaient avec un humain. Elles perçoivent encore des royalties.
Il commençait à m’énerver.
— Jenks, change de disque ! Qu’est-ce que tu as à me dire sur le bar ?
Il y eut comme un hoquet, et ma boucle d’oreille fit un demi-tour sur elle-même.
— Le candidat numéro un est entraîneur d’athlétisme, grommela-t-il. Le numéro deux répare les conditionneurs d’air, et le trois est reporter pour un quotidien. Des diurnes. Tous les trois.
— Et le type sur l’estrade ? soufflai-je sans regarder dans cette direction. Comme notre cible est probablement cachée sous un sort de déguisement, le SO ne m’a donné qu’une description sommaire.
— Notre cible ? répéta Jenks, subjugué.
Le vent de ses ailes s’arrêta instantanément. Sa voix avait perdu toute fureur. Peut-être qu’il suffisait qu’il se sente inclus. J’embrayai sans lui laisser le temps de se reprendre :
— Tu pourrais peut-être le contrôler ? Il n’a pas l’air de savoir de quel côté de sa cornemuse il doit souffler.
J’avais transformé l’ordre en question. Élégant. Il ricana et s’envola de meilleure humeur. La fraternisation entre Coureur et équipier est déconseillée, mais la fin justifiait les moyens. Jenks se sentait mieux, et peut-être que mon oreille serait encore en un seul morceau le matin venu.
Les crétins du bar se poussèrent du coude quand je passai mon doigt sur le bord de l’Orange Blossom pour faire sonner le verre. Histoire de m’occuper. Je m’ennuyais, et flirter était bon pour le moral.
Un groupe entra, dans un brouhaha qui me fit penser que la pluie s’était intensifiée. Ils s’agglutinèrent à l’extrémité du bar, parlant tous en même temps. Des bras se levèrent pour exiger des boissons. J’examinai les nouveaux venus. Une soudaine tension au niveau des intestins m’indiqua qu’au moins l’un d’entre eux était un vampire mort. Pas facile de voir lequel sous l’attirail gothique.
J’aurais parié sur le petit jeune bien calme tout au bout. C’est lui qui semblait le plus normal au milieu des piercings et des tatouages du reste du groupe. Il portait un jean et une chemise au lieu des cuirs dégoulinants des autres. Il devait avoir un certain talent pour se déplacer avec une telle volée d’humains, aux cous couverts de cicatrices et aux corps anémiés. Mais ils semblaient assez heureux, contents de faire partie de ce petit groupe uni, presque une famille. Ils étaient tous à s’occuper d’une jolie blonde. Ils la soutenaient et essayaient de la convaincre d’avaler quelques cacahouètes. Elle souriait mais paraissait fatiguée. Probablement le petit déjeuner du vampire.
Comme alerté par mes pensées, le type séduisant se tourna vers moi. Il baissa ses lunettes noires le long de son nez. Mon visage perdit toute expression quand nos yeux se rencontrèrent. Je respirai un grand coup. Je parvenais même à voir les gouttes de pluie dans ses cils, de l’autre côté de la salle. J’eus brusquement envie d’aller les essuyer. Je pouvais presque sentir leur humidité au bout de mes doigts. Comme ce serait doux. Ses lèvres dessinèrent un murmure, et il me sembla que je pouvais entendre les mots sans les comprendre. Des mots qui m’enlaçaient pour m’attirer vers lui.
Le cœur battant, je lui lançai un regard entendu et secouai la tête. Un petit sourire fit remonter le coin de ses lèvres, et il détourna les yeux.
Je respirai de nouveau. Oui, c’était bien un vamp. Un vamp mort. Un vivant n’aurait même pas pu commencer à m’ensorceler. Si celui-ci avait vraiment essayé, je n’aurais eu aucune chance de m’en tirer. Mais c’est pour ça qu’il y a des lois, n’est-ce pas ? Les vamps morts étaient supposés ne prendre comme initiés que des volontaires, et seulement après leur avoir fait signer une décharge. Mais qui pouvait dire si la décharge avait été signée avant ou après ? Les sorcières, les garous et les autres Outre étaient naturellement immunisés contre le virus. Maigre consolation si le vamp perdait toute retenue et que vous mouriez la gorge déchirée. Vous pouviez oublier les lois prévues pour interdire ça.
Encore secouée, je levai la tête et vis le musicien qui se précipitait tout droit sur moi, les yeux enfiévrés. Ce pixie n’était qu’un crétin ; il s’était fait prendre.
— Venue pour m’écouter jouer, ma jolie ?
Le gamin s’était arrêté devant ma table, luttant visiblement pour garder sa voix basse.
— Je m’appelle Sue, pas ma jolie, mentis-je tout en jetant un coup d’œil de côté vers Ivy.
Elle était écroulée et se foutait de moi. Super. Je sentais que ça allait faire la une de la gazette du bureau.
— Tu as envoyé ta fée pour m’examiner.
Il chantait à moitié les mots.
— D’abord ce n’est pas une fée, c’est un pixie.
Ce gars-là était soit un norme stupide, soit un Outre superrusé prétendant être un norme stupide. J’aurais parié sur le premier.
Il ouvrit la main et Jenks se précipita vers mon oreille en zigzaguant. Une de ses ailes était pliée, et il laissa derrière lui une traînée de poussière de pixie. Cela créa un bref arc-en-ciel entre la table et mon épaule. Je fermai les yeux et serrai les paupières pour me préparer. Ça allait encore me retomber dessus. Je le sentais.
Le feulement de colère de Jenks m’emplit l’oreille. Je me concentrai pour déchiffrer, mais aucune de ses suggestions ne me sembla anatomiquement possible. En tout cas, le gamin était un norme.
— Si tu veux, je te montre mon gros chalumeau dans ma camionnette. Je suis sûr qu’on pourrait en tirer une belle chanson.
Je le regardai dans les yeux. J’étais encore secouée par le contact avec le vamp mort.
— Dégage ! Allez, du balai !
— Je vais être une star, Suzy-Q. (Il avait pris mon regard hostile pour une invitation à s’asseoir, et il tenait à se vanter.) Je vais sur la côte dès que j’ai ramassé assez de fric. J’ai un copain dans le business ; il connaît un type qui connaît le type qui nettoie la piscine de Janice Joplin.
— Tire-toi.
J’avais répété un peu plus fort, mais il se contenta de s’adosser plus confortablement et de prendre la pose, chantant « sue-sue-sussudio » d’une voix de fausset et tapant sur la table dans un rythme décalé.
Ça devenait embarrassant. Peut-être que j’aurais des circonstances atténuantes si je l’étranglais ? Mais non, j’étais un petit soldat vertueux qui combattait les crimes contre les normes, même si j’étais la seule à m’en rendre compte. Souriante, je me penchai en avant jusqu’à ce qu’il ait une bonne vue sur mon décolleté. Ça les arrête toujours, même s’il n’y a pas grand-chose à voir. Tendant la main par-dessus la table, j’attrapai les quelques poils de sa poitrine et je tournai. Ça aussi, ça les arrête, et c’est beaucoup plus satisfaisant.
Le glapissement qui interrompit sa chanson me fit l’effet d’une cerise sur le gâteau. Vraiment délicieux.
— Casse-toi.
Je m’étais contentée de lui susurrer à l’oreille, tout en refermant ses doigts sur l’Orange Blossom.
— Et sois gentil, débarrasse-moi de ça.
Ses yeux s’élargirent quand je donnai un nouveau tour. Je relâchai ma prise à regret. Il s’empressa de battre en retraite, non sans renverser la moitié du verre.
Il y eut une salve d’applaudissements du côté du bar. Je jetai un coup d’œil, le vieux barman me souriait. Il passa le doigt sur le côté de son nez, et j’acquiesçai de la tête.
— Jeune taré, murmurai-je.
Il n’avait rien à faire dans le Cloaque. Quelqu’un devrait le reconduire de l’autre côté de la rivière à coups de pied dans les fesses, avant qu’il lui arrive quelque chose.
Il n’y avait plus qu’un verre devant moi, et il y avait sans doute des paris en cours pour deviner si j’allais le boire ou non.
— Ça va, Jenks ?
Je devinais la réponse.
— Ce balourd à la couille molle me réduit presque en compote, et tu demandes si ça va ? (Il grondait, mais sa voix était hilare, et je relevai un sourcil.) Il m’a presque broyé les côtes. J’ai sa sueur visqueuse partout sur moi. Dieu tout puissant, ça pue. Et regarde mes habits. Ils sont fichus, je n’arriverai jamais à faire partir cette odeur ! Ma femme va m’envoyer coucher dans les bacs à fleurs quand elle va sentir ça. Tu peux te mettre la triple paie où je pense, Rach’. Tu ne la vaux pas.
Jenks ne réalisa même pas que je ne l’écoutais plus. Il n’avait rien dit sur son aile, donc tout allait bien. Je m’enfonçai au plus profond de l’alcôve et me mis à bouillonner. J’étais cuite. Avec Jenks qui perdait de la poussière à tout va, j’étais royalement Tournée. Si je revenais les mains vides, je n’aurais plus que les plaintes pour tapage de pleine lune et les réclamations sur les sorts non conformes jusqu’au prochain printemps. Et je n’y étais pour rien.
Jenks hors d’état de voler sans se faire repérer, je pouvais aussi bien rentrer. Si je lui achetais quelques champignons maïtaké, peut-être qu’il ne dirait pas au gars chargé des affectations comment son aile s’était retrouvée pliée. Et puis zut, pensai-je. Pourquoi ne pas transformer tout ça en fête ? Une sorte d’apothéose avant que le patron cloue mon balai à un arbre. Je pourrais même m’arrêter au centre commercial pour acheter du bain moussant et un nouveau disque de slow-jazz. Ma carrière était en train de plonger, mais autant profiter du plaisir de la glissade.
Avec un soupçon d’anticipation perverse, je pris mon sac et le Shirley Temple et me dirigeai vers le bar. Je n’aimais pas laisser les choses inachevées. Le concurrent numéro trois se leva avec un sourire triomphant et secoua une jambe pour remettre son matériel en place. Dieu me vienne en aide. Les hommes peuvent être si écœurants. J’étais fatiguée, excédée et pas reconnue à ma juste valeur. Sachant qu’il considérerait la moindre parole comme destinée à l’aguicher un peu plus et m’emboîterait le pas, je renversai le cocktail sur sa chemise et marchai vers la sortie.
Je savourai son hurlement d’indignation. Puis fronçai les sourcils quand sa main s’abattit sur mon épaule. Je fléchis les genoux, pivotai et lançai mon pied dans un magnifique mouvement de fauchage. L’homme heurta le plancher avec un bruit mat. J’étais assise sur sa poitrine avant même qu’il ait pris conscience qu’il était par terre. Après un hoquet collectif, un grand silence s’abattit sur la salle.
Mes ongles rouge sang se détachaient sur la chair de son cou, mes doigts s’enfonçaient dans les poils sous son menton. Ses yeux étaient écarquillés. Monty se tenait calmement près de la porte, profitant du spectacle.
Jenks s’extasia, faisant osciller ma boucle d’oreille.
— Super, Rach’ ! Où t’as appris à faire ça ?
— Mon père. (Je me penchai jusqu’à toucher le visage du concurrent numéro trois.) Vraiment désolée. Tu veux jouer les amuse-gueules ?
Mon accent du Cloaque l’emplit de trouille. Il se liquéfia en se rendant compte que j’étais une Outre, pas là pour chercher une folle nuit de jambes en l’air. Il avait vraiment tout de l’amuse-gueule. Un petit en-cas à savourer et à oublier. Je ne lui ferais aucun mal, mais ça, il l’ignorait.
— Par la sainte mère de la fée Clochette, s’exclama Jenks, tentant d’attirer mon attention sur autre chose que cet humain pleurnichard. Tu sens ça ? Du trèfle.
Mes doigts se desserrèrent, et l’homme s’enfuit en rampant entre mes jambes. Il se redressa péniblement et entraîna ses deux compères vers un recoin sombre, tout en leur murmurant quelques grossièretés pour sauver la face.
— L’un des serveurs ?
— La femme, confirma Jenks.
Son excitation était contagieuse. Je me relevai pour regarder l’intéressée et la jauger. Elle remplissait son uniforme noir et vert dans tous les endroits nécessaires. Elle donnait l’impression d’une compétence ennuyée en se déplaçant tranquillement derrière son bar.
— Tu délires, Jenks. C’est impossible.
En même temps, j’essayais discrètement de décoincer mon pantalon de cuir qui était remonté un peu trop haut entre mes jambes.
— Sûrement ! Comme si t’étais capable de le dire. Mais ne fais pas attention au pixie. Il pourrait être bien tranquillement chez lui devant sa télé. Mais nooon. Il est de sortie avec une espèce de grande planche à pain dépourvue de la moindre intuition féminine, et qui pense qu’elle peut faire son boulot mieux que lui. J’ai froid, j’ai une aile pliée en deux, et si la veine principale pète, je serai forcé d’attendre qu’elle repousse complètement. Tu sais combien de temps ça prendra ?
Je parcourus la salle du regard, satisfaite de constater que tout le monde était retourné à ses occupations précédentes. Ivy s’était éclipsée et avait probablement manqué l’épisode. Tant mieux.
— Tais-toi, Jenks. Fonds-toi dans la déco.
Je m’approchai du vieux barman et il me gratifia d’un sourire édenté. Son visage tanné se plissa de petites rides admiratives tandis qu’il m’examinait sous toutes les coutures, tout en évitant de remonter jusqu’à mon visage.
— Donne-moi quelque chose, susurrai-je. Quelque chose de doux, qui me fera monter très haut. Quelque chose de riche et de crémeux, et de pas du tout recommandé pour ce que j’ai.
— D’accord fillette, mais il faudra d’abord me montrer tes papiers. Tu n’as pas l’air assez vieille pour quitter les jupes de ta maman.
Il avait un accent irlandais à couper au couteau, mais qui sonnait faux. Je lui décochai un grand sourire pour le remercier de son compliment, et plongeai la main dans mon sac pour y pêcher mon permis et prolonger ce jeu que nous étions deux à apprécier.
— Sûr, grand-père. Oups ! Je suis vraiment trop maladroite.
Je ris bêtement en laissant tomber ma carte derrière le comptoir. M’aidant d’un tabouret, je me penchai au-dessus du bar pour voir ce qu’il y avait derrière. Mes fesses tendues en l’air retinrent l’attention de tous les mâles présents, mais mon point de vue était idéal. Bon, c’était peut-être un peu dégradant comme attitude, si vous y réfléchissez, mais c’était efficace. Je relevai la tête, le vieux était tout réjoui, pensant que c’était lui que j’examinais. C’était la femme qui m’intéressait. Elle était debout sur une caisse.
Elle avait à peu près la bonne taille, elle était au bon endroit, et Jenks l’avait désignée. Elle paraissait plus jeune qu’annoncé, mais si vous avez cent cinquante ans, il est probable que vous avez eu le temps de vous procurer quelques secrets de beauté. Jenks renifla dans mon oreille. Satisfait de lui-même.
— Qu’est-ce que je t’avais dit ?
Je me rassis sur le tabouret. Le vieux me tendit mon permis et posa devant moi un Dead Man’s Float avec une cuiller : une boule de crème glacée dans un petit doigt de Baileys. Que du bon. Je récupérai ma carte en lui adressant un clin d’œil salace. Je laissai le verre où il était et m’adossai au comptoir, comme pour voir les clients qui venaient d’entrer. Mon pouls s’accéléra et le bout de mes doigts me picota. Il était temps de se mettre au boulot.
Un coup d’œil pour m’assurer que personne ne me regardait, et je renversai mon verre. J’eus un gémissement pas complètement simulé lorsque le contenu se répandit sur le comptoir. J’essayai de sauver au moins la boule de glace.
Une montée d’adrénaline me secoua quand la barmaid me gratifia d’un sourire condescendant. La secousse valait bien plus que le pauvre chèque que je trouvais chaque semaine dans le tiroir de mon bureau. Mais je savais que la sensation ne durerait pas longtemps. Je gâchais mon talent. Je n’aurais même pas besoin d’un sort pour celle-là.
Si c’est tout ce que le SO a à me confier, peut-être que je ferais mieux de laisser tomber la paie régulière pour me mettre à mon compte. On laissait rarement tomber le SO, mais il y avait des précédents. Léon Bairn avait été une véritable légende avant de passer indépendant… mais il s’était fait ratatiner par un sort malfaisant immédiatement après. La rumeur voulait que ce soit le SO qui ait mis un prix sur sa tête, pour avoir rompu son contrat de trente ans. Mais c’était vieux d’une décade. Des Coureurs étaient portés manquants fréquemment, victimes de proies plus futées ou plus chanceuses qu’eux. Faire porter le chapeau au SO et à son service d’assassins était lamentable. Personne ne quittait le SO, simplement parce que la paie y était bonne et les heures légères, c’était tout.
Ouais, pensai-je, ignorant un petit frisson prémonitoire. Les bruits sur la mort de Léon Bairn étaient exagérés. Rien n’avait jamais été prouvé. Et la seule raison pour laquelle j’avais encore mon job était qu’ils ne pouvaient légalement pas me virer. Peut-être que je devrais partir de moi-même. Ça ne pourrait pas être pire que ce que je faisais actuellement. Et ils seraient contents de me voir dégager. Pour sûr, ricanai-je. « Rachel Morgan, Coureuse privée, services à louer. Défense ardente de tous les droits. Juste punition de toutes les mauvaises actions. »
Mon sourire était un peu crispé quand la femme se pencha pour passer sa serviette entre mes coudes et éponger la flaque. Ma respiration s’accéléra bruyamment. Ma main gauche s’abattit sur le tissu, je tirai dessus, le rabattant pour lui immobiliser le bras. Ma main droite alla chercher les menottes accrochées à ma ceinture et revint pour les refermer autour de ses poignets. Quelques secondes et c’était réglé. Elle cligna des yeux, surprise. Bon Dieu, j’étais vraiment bonne.
Ses yeux s’agrandirent quand elle comprit ce qui s’était passé.
— Enfer et damnation, s’exclama-t-elle avec un accent irlandais tout à fait charmant et authentique. Qu’est-ce que tu crois faire avec tes menottes ?
La montée d’adrénaline retomba en vrille et un soupir m’échappa lorsque je regardai la cuillerée de glace restée orpheline dans mon verre.
— Sécurité de l’Outremonde ! (Je fis claquer ma carte du SO sur le comptoir ; j’étais redescendue sur terre.) Tu es accusée de fabrication d’arc-en-ciel, dans le but de détourner le revenu généré par ledit arc-en-ciel ; d’absence de déclaration dudit arc-en-ciel par les formulaires agréés ; d’absence de notification de la localisation du pied dudit arc-en-ciel auprès du service concerné…
Elle se mit à hurler, essayant d’arracher les menottes. Ses yeux affolés parcouraient la salle. Tout le monde la regardait.
— C’est pas vrai. Tout est faux. J’ai trouvé ce trésor tout à fait légalement.
— Tu as le droit de la boucler, ai-je ajouté pour satisfaire au règlement, tout en prenant une cuillerée de crème glacée.
Le froid sur ma langue, avec juste un soupçon d’alcool, ne fut qu’un pauvre succédané de la montée d’adrénaline.
— Si tu renonces à ton droit de garder la bouche fermée, je serai forcée de te la boucler moi-même.
Le barman frappa du plat de la main sur le comptoir.
— Monty, hurla-t-il, son accent irlandais disparu. Remets la pancarte “Cherche barmaid” sur la porte, et viens me donner un coup de main.
— Ouais, chef.
Monty restait cool, son ton sous-entendant qu’il s’en tapait complètement.
Je posai ma cuiller et me penchai par-dessus le bar, agrippant la leprechaun pour la faire passer de mon côté avant qu’elle rétrécisse plus : sa taille diminuait à mesure que les charmes contenus dans mes menottes se révélaient plus puissants que ses propres sorts de taille.
— Tu as droit à un avocat. Si tu ne peux pas t’en payer un, t’es cuite.
Je remis ma carte dans ma poche.
— Vous ne pourrez pas me garder ! menaça-t-elle, tandis que les cris de la foule devenaient enthousiastes. Des anneaux d’acier ne peuvent pas me retenir. J’ai échappé à des rois et à des sultans, et même à des garnements munis de filets !
J’enroulai une mèche de cheveux autour d’un de mes doigts, attendant qu’elle se fatigue et qu’elle comprenne que se débattre ne servait à rien. Qu’elle était bel et bien prise. Les menottes rétrécissaient avec elle, la gardant bien attachée.
— Je serai libre… juste… dans un instant. Ah, pour l’amour de saint Pierre…
Elle haletait. Elle arrêta de tirer sur les menottes et les regarda. Elle se tassa sur elle-même à la vue de la lune jaune, du trèfle vert, du cœur rose et de l’étoile orange qui décoraient le métal.
— Que le chien du diable te pisse sur la jambe. Qui m’a balancée pour les sorts ?
Elle regarda de plus près, les sourcils froncés.
— Tu m’as attrapée avec quatre charmes ? Quatre ? Je pensais pas que ces vieux trucs marchaient encore.
— Je suis assez conservatrice, commentai-je, le nez plongé dans mon verre. Quand quelque chose fonctionne, je m’y tiens.
Ivy passa à côté de moi, poussant devant elle ses deux vampires vêtus de noir, élégants dans leur misère. L’un avait un coquard qui grossissait sous un œil, l’autre boitait. Elle n’avait aucune compassion pour les vampires qui s’en prenaient à des adolescents au-dessous de la limite d’âge. Me souvenant de l’attraction exercée par le vampire mort au bout du bar, je compris pourquoi. Un ado de seize ans ne pouvait pas lutter contre ça. Ne voudrait pas lutter contre ça.
— Hé, Rachel. Je vais vers le centre. Tu veux partager le prix du taxi ?
Elle avait un ton enjoué. Maintenant qu’elle n’était plus en train de travailler, elle avait un air presque humain.
Je repensai au SO. Je pesai le pour et le contre de devenir un petit entrepreneur indépendant et crève-la-dalle, plutôt que de continuer à courir après les voleurs à la tire et les vendeurs de charmes illégaux. Ce n’était pas comme si le SO allait mettre un prix sur ma tête. Non, Denon serait ravi de déchirer mon contrat. Je n’aurais pas les moyens de me payer un bureau dans Cincinnati, mais le Cloaque serait peut-être dans mes prix. Ivy passait pas mal de temps dans le coin. Elle saurait où je pourrais trouver un truc pas cher.
— D’accord, répondis-je tout en notant le joli marron de ses yeux. Et je voudrais te demander quelque chose.
Elle acquiesça et poussa ses deux prises vers la sortie. La foule s’écarta devant elle, la mer d’habits noirs semblant absorber la lumière. Le vampire mort, à la limite de la mêlée, me fit un signe de tête approbateur, comme pour dire « belle prise ». Ma tension remonta d’un coup, et je hochai la tête en retour.
— Beau boulot, Rachel, me carillonna Jenks dans l’oreille.
Je souris, ça faisait longtemps que je n’

 


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K
Pour de la bit-lit, j'ai bien aimé : une sorcière un peu fantasque, un lutin horripilant et une vamp incontrôlable : le tout mélangé forme un roman qui se laisse agréablement lire
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K

salut K,
je t'avais dit qu'il était super ce bouquin!!!!