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Le blog de Kincaid

LE FIANCE DE LA SORCIERE

6 Septembre 2009, 16:03pm

Publié par Kincaid

 LE FIANCE DE LA SORCIERE:

II y avait une fois, dans le village de Sugny, au sud de la vallée de la Semois, une grande et belle fille d'une vingtaine d'années, qui n'avait jamais eu d'amoureux.

Elle avait une taille avantageuse, une démarche engageante, de beaux cheveux, de jolis yeux, de belles dents, enfin tout ce qui plaît d'habitude à tous les prétendants du monde.

Cependant, aucun des jeunes gens du village ne lui avait fait la moindre cour. Et chaque fois qu'un étranger, en la voyant, avait laissé entendre que c'était une belle fille, il avait reçu cette immuable réponse: « C'est une sorcière ».


C'était en effet le bruit qui courait dans tout le village, non pas à cause d'elle, dont la conduite était irréprochable, mais à cause de sa mère.

On prétendait en effet que celle-ci était devenue sorcière dans sa jeunesse parce que, se trouvant au chevet d'une vieille femme mourante qui était sorcière, elle avait commis l'imprudence de lui toucher la main. Sur le moment, la chose n'avait pas été ébruitée et elle avait pu trouver un mari sans peine.

Mais à peine le mariage avait-il était consommé que celui-ci était tombé malade et avait fini par mourir de langueur. Dans ces conditions, il était normal que la fille fût devenue sorcière à son tour, car chacun sait que la « chose » se passe par le toucher.

Et il était non moins certain que le téméraire qui aurait osé la fréquenter de trop près serait voué à une mort prochaine, comme l'avait été son père.

Un jour, cependant, un jeune homme, originaire de Namur, était venu s'installer dans le village pour y travailler. Il fut frappé par la beauté et l'apparence de cette fille et, depuis lors, il ne pensait plus qu'à elle.

L'un de ses camarades, auquel il avait fait confidence de cet intérêt passionné, lui révéla qu'elle était sorcière, mais il haussa les épaules. « La sorcellerie, ça n'existe pas ! » répondit-il. « Ce ne sont que de vaines superstitions inventées par les prêtres pour mieux justifier leur fonction ! »


Car non seulement le jeune homme de Namur était sceptique, mais il était aussi très anticlérical et n'allait jamais à l'église. Et, malgré l'avertissement de son camarade, il n'en continua pas moins à soupirer après la belle.

 Il commença à la fréquenter, et l'on parla même mariage. Le jeune se trouva au comble du bonheur et il attendait avec impatience le jour où ce projet serait enfn réalité. La famille du jeune homme, quoiqu'éloignée, fut mise au courant.

Ses parents étaient moins sceptiques que lui, car ils venaient de la campagne et savaient à quoi s'en tenir sur les envoûtements que pratiquent les sorciers, surtout dans une région comme celle de Sugny, qui a mauvaise réputation de ce point de vue-là.

Ils voyaient donc d'un assez mauvais oeil ce projet. Mais l'amoureux était très entêté dans sa résolution, et comme la fille et la mère faisaient tout leur possible pour l'attirer, les arrangements furent bientôt mis au point et la date du mariage fixée.

Et, chaque soir, le jeune homme allait faire sa cour à sa fiancée, sous la surveillance de la mère, bien entendu.


Mais les camarades du jeune homme, à force de répéter leurs avis sur la jeune fiile, finirent par provoquer quelques doutes dans l'esprit du fiancé.

Il se mit à se poser certaines questions, auxquelles d'ailleurs il n'avait nulle envie de répondre. Il avait en effet remarqué que, lorsqu'il s'attardait certains soirs dans la maison de sa fiancée, on 1e congédiait avec une précipitation suspecte en donnant pour raison qu'il était près de minuit.

 Or, on lui avait bien dit que c'était à minuit que se réunissaient les sorcières pour assister au sabbat. Et il avait beau ne pas croire à ces choses-là, il décida d'en avoir le coeur net.

Il arriva donc un soir, comme d'habitude, chez sa fiancée, mais il prétendit être très fatigué. Au cours de la conversation, il s'arrangea pour avoir les apparences de celui qui va s'endormir. Puis il fit vraiment semblant d'être plongé dans un profond sommeil.

C'était le soir du vendredi. Or, on sait que c'est le jour de la semaine où aucune sorcière ne peut se dispenser d'aller au sabbat. Aussi, dès que la soirée fut un peu trop avancée, la mère et la fille essayèrent de réveiller le jeune homme, mais elles comprirent vite que ce n'était pas possible. Il ronfïait bruyamment et avec une grande régularité.

Mais cela ne l'empêchait pas de regarder ce qui se passait entre ses paupières à peine closes, et d'écouter tout ce qui se disait. Il constata que plus l'heure de minuit approchait, plus les deux femmes manifestaient de la nervosité et même de l'inquiétude.

Elles tentèrent un dernier effort afin de le réveiller, puis elles discutèrent à voix basse. Enfin, elles semblèrent prendre une décision :elles éteignirent la lumière, et seuls quelques tisons qui brûlaient encore dans l'âtre permirent au jeune homme de voir ce qu'elles faisaient. Il en fut si stupéfait qu'il faillit bien se lever et pousser un cri.



En effet, il les vit sortir un pot de l'une des armoires. Elles le placèrent sur la table, puis elles se dépouillèrent l'une et l'autre de leurs vêtements et furent rapidement nues. Elles prirent alors chacune un peu de la pommade qui était dans le pot et s'en enduisirent tout le corps bien soigneusement, de façon à ne laisser aucune partie qui ne fût recouverte. Elles commencèrent par se frotter les pieds, puis les jambes, les cuisses. le ventre, la poitrine et le dos, sans oublier le cou et la tête. Et, tout en se livrant à cette étrange opération, elles répétaient comme une incantation cette simple phrase :« Sur la feuille ! »


Elles venaient de terminer de s'enduire tout le corps, quand, à la grande frayeur du jeune homme, elles se transformèrent l'une et l'autre en chouettes. Aussitôt, en poussant un long hululement, elles s'engouffrèrent dans la cheminée et disparurent. Dès qu'il se retrouva seul, le jeune homme se leva et ralluma la lampe.

II examina soigneusement les moindres recoins de la pièce, les moindres meubles, et s'assura qu'il n'avait pas été le jouet d'une hallucination. Son tempérament le poussait à ne pas croire â ce qu'il avait vu, mais il dut se rendre à l'évidence: les vêtements des deux femmes étaient là, sur une chaise, encore tièdes de la chaleur de leurs corps, et sur la table, il y avait le pot, qui était resté ouvert. Il contenait une sorte de pommade noirâtre et d'une odeur fétide.


Aucun doute n'était possible : sa fiancée et la mère de celle-ci s'étaient transformées en chouettes et s'étaient envolées par la cheminée. C’étaient donc deux sorcières, c'était incontestable.


Minuit sonna à ce moment-là. Le jeune homme attendit que quelque chose se passât dans la pièce où il se trouvait. Mais rien ne se produisit. II pensa qu’il ne risquait rien, puisque c'était l'heure où l'on disait que les sorcières étaient réunies au sabbat. Mais il eut tout à coup une étrange idée. « Au fait ! se dit-il, si je profitais de la pommade pour aller, sous une forme de chouette, voir ce que font ma fiancée et ma future belle-mère? »


Sans plus se poser de question, il se déshabilla avec une grande fébrilité, il plongea ses doigts dans le pot et s'enduit de pommade de la même manière qu'il avait vu faire aux deux femmes, en prononçant la phrase qu'il avait entendue. Mais, en rêalité, il avait mal entendu, car au lieu de dire « sur la feuille », il dit « sous la feuille ».


Il avait à peine terminé de s'oindre entièrement le corps en prononçant sans arrêt les paroles magiques qu'il se sentit devenir plus léger. Des plumes apparurent sur ses bras, sur ses jambes et sur son torse. Il était vraiment devenu une chouette.

A son tour, après avoir battu des ailes, il s'envola par la cheminée et se retrouva dans le ciel nocturne où brillaient des myriades d'étoiles lointaines.


Mais cette sensation de bien-être qui le saisit un instant ne dura pas. Sans pouvoir résister, il retomba près du sol, au-dessous des branches, presque à ras de terre, frôlant les grandes herbes de la prairie. Tant que ce fut des herbes, cela lui sembla, somme toute, très agréable, mais quand il dut pénétrer dans les taillis, il fut aux prises avec de terribles difficultés.

 En effet, s'il volait avec aisance sur la terre nue, caressé par les herbes et les fleurs, il en allait tout autrement quand il devait traverser des buissons. Là, les épines le blessaient atrocement, marquant profondément sa chair qui, pour être recouverte de plumes, n'en était pas moins sujette à la douleur.

Quant aux branches des arbres, et même des simples arbustes, elles le cognaient terriblement au passage, et il fut bientôt couvert d'êcorchures et de contusions. Il crut qu'il allait tomber dans quelque abîme dissimulé sous lui et croyait sa dernière heure venue. Mais tout à coup, il entendit le coq chanter. Il s'effondra lourdement sur la terre humide et retrouva immédiatement sa forme humaine.


Il était étendu en plein champ, moulu, déchiré, saignant de mille plaies, tout nu et dans la plus misérable situation du monde. Il se releva comme il put et, en boitant, en se traînant péniblement, il regagna sa maison avant que quiconque pût le voir. Heureusement il n'y avait encore personne dans les rues du village, et c'est avec un immense soulagement qu'il se précipita chez lui.


Une fois rentré, il n'eut que la force de se traîner sur son lit, en proie à une violente fièvre. Il fut malade pendant plusieurs jours, et ceux qui vinrent le soigner l'entendirent souvent se plaindre et murmurer des paroles incohérentes.

Mais dès qu'il fut guéri, il quitta son travail sans donner aucune explication et retourna chez ses parents à Namur, n'ayant même pas osé réclamer à son ex-fiancée et à sa mère les vêtements qu'il avait laissés dans leur maison.


Quant à la fiancée, elle ne se maria jamais et resta jeune fille. Mais â la mort de sa mère, elle s'en alla dans un autre pays, et, depuis, plus personne n'en entendit jamais parler.

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